Toute nue, ta mère
est en train de se noyer dans un lac, la sauveras-tu en risquant de voir sa
nudité ou préféreras-tu la laisser mourir par pudeur?
Un vent puissant souffle ces derniers temps sur le Maghreb et le reste du monde
arabe. Cet ouragan baptisé " printemps arabe
ײ a déjà balayé deux régimes avant très certainement
d'en emporter tant d'autres aujourd’hui ébranlés par une contestation populaire
grandissante. Il est difficilement concevable que ces événements, bien qu'ayant
lieu à des milliers de kilomètres de chez nous, n'aient, à plus ou moins long
terme, un impact sur notre situation nationale. Notre jeune histoire du 20e
siècle est riche en situations internationales ayant eu des rebondissements au
niveau national. Le dernier événement d'envergure était la chute du mur de
Berlin qui, à travers le discours mitterrandien de la Baule, avait favorisé la
tenue de notre Conférence Nationale Souveraine dans certains pays francophones
d’Afrique. Cette dernière a permis l'explosion du mécontentement populaire
contenu pendant de longues années.
* Comme à plusieurs reprises par le passé, le Togo se
trouve donc à la croisée des chemins. Face à son histoire souvent tumultueuse
et douloureuse, il est de nouveau appelé à faire un choix crucial. Et comme
chaque fois, les yeux sont tournés vers les soit disant dirigeants et la
population, les gouvernants et les gouvernés.
En ces temps de libéralisme triomphant, il ne fait pas bon de citer Lénine qui,
décrivant les caractéristiques de la situation révolutionnaire dit en substance:«
Une
situation est dite révolutionnaire quand les gouvernants ne savent plus
anticiper et les gouvernés ne peuvent plus supporter ».
Les conditions révolutionnaires peuvent être remplies
sans pour autant que cette dernière ne se déclenche. Et même quand elle se
déclenche, les résultats ne sont pas toujours immédiats ce qui engendre
désillusions et frustrations. C'est alors que s'impose l'art d'anticiper afin
de prévenir les explosions. Si les frustrations et les désillusions ne sont pas
prises en compte à temps, les soubresauts deviennent inévitables aboutissant à l'effondrement final. Le cas le plus récent
et le plus instructif d'un régime sourd aux exigences de ses populations est celui de l’ex-URSS. Si la révolution
bolchevique de 1917 a fini par lamentablement échouer en 1991, c’est que la
Perestroïka commencée en 1985 par Gorbatchev et qui devait la sauver est
arrivée trop tard. Le système avait déjà échoué à se réformer une première fois
à la mort de Staline.
La pérestroïka était conçue comme une mini révolution avec les tares de toutes
celles-ci (impatience des masses, tergiversations des élites, pression
extérieure et intérieure, etc.) et quand un système est en retard d'une
(r)évolution, sa chute devient presque inévitable.
Si, au vu de ce qu’est devenue l’URSS de Lénine est aujourd’hui un paria
politique, Deng Xiao Ping est au contraire une référence qui suscite une réelle
admiration. Par l'immense impact de la réussite économique chinoise sur le
cours de l'histoire universelle, personne ne peut nier la justesse de vue de ce
dirigeant chinois. Il a réussi le pari de transformer son pays en une puissance
mondiale en réalisant très progressivement les changements qui s’imposaient.
Sagesse orientale : « Les sages
apprennent par les fautes des autres, les fous apprennent par leurs propres
fautes » (si jamais ils apprennent).
En entendant les cris d’orfraie qui s’élèvent tant au sein du pouvoir que de
l’opposition, en entendant la clameur qui monte de la population manipulée dans
un sens comme dans l’autre, ballotée au gré des intérêts plus ou moins
avouables, force est de constater que le Togo, notre mère à tous, s’apprête à
se noyer dans son propre sang. Le laisserons-nous aller fatalement vers son
sort en embrassant ses démons meurtriers ou oserons-nous pour une fois
emprunter la voie de la sagesse et de la raison pour le délivrer des mains de
ces actuels régisseurs à la solde de la France comme son géniteur l’a été
durant tout son long règne sanglant ?
Le Togo aux yeux de ses dirigeants actuels est une démocratie stable, un modèle
de développement, un havre de paix retrouvée mais constamment menacé par des
revanchards n’hésitant pas à brandir le spectre du chaos total pour assouvir
leur soif de pouvoir et de vengeance. Le même Togo est au contraire, aux yeux
de l’opposition, une copie conforme des autocraties familiales (Tunisie,
Egypte, Corée du Nord) qui ont hypothéqué l’avenir de leurs pays en détournant
l’essentiel de la richesse nationale tout en maintenant la grande majorité de
leurs citoyens dans la soumission la plus absolue. Au Togo, comme dans les pays susmentionnés,
le pouvoir encense sa propre gestion tandis que l’opposition dénonce une
structure tribale vivace doublée d’une captation des rentes, d’abord par un
clan et finalement par une famille.
D’un côté comme de l’autre, la tentation de camper sur ses positions est donc
grande. Le pouvoir, convaincu de son bon droit, hésitera longtemps à concéder
quoique ce soit dans la crainte de déclencher une inutile et interminable
spirale aboutissant à la perte totale de contrôle et à des morts innocents. De
l’autre côté, galvanisée et légitimée par le printemps arabe comme on l’appelle
souvent, l’opposition s’enfermera dans une intransigeance totale: tout le
pouvoir ou rien, avec à l’horizon la perspective de persécuter et d’humilier
les tenants du pouvoir déchu.
Il n’est pas étonnant que nous soyons dans un blocage total, une sorte de
veillée d’armes prélude à une explosion sociale dont nous, Togolais, possédons
seuls le secret.
En effet, là où d'autres nations évoluent par consensus, nous privilégions la
violence sociale très souvent orchestrée par le régime en place, car eux seuls
détiennent la force brute et animale
contre le peuple aux mains nues comme unique mécanisme de résolution de
nos conflits sociopolitiques. Et cette violence sociale n’a fait que
s’amplifier depuis 1963.
Si nous tenons à notre logique strictement togolaise et macabre, le prochain
soubresaut devrait se solder vraisemblablement par des centaines ou qui sait des milliers de morts, puisque
nous avons déjà dépassé allègrement le cap des centaines de morts pendant et
après la mort du potentat national en février 2005 et l’arrivée au pouvoir de
son rejeton champion toute catégorie surtout de la pomme.
Face à cette quadrature du cercle, n’y a-t-il pas un brin de bon sens, une
prise de conscience élémentaire qui nous permettraient de faire preuve de
dépassement de soi ? Sommes-nous condamnés à l’autodestruction ou pouvons-nous
faire preuve d’un sursaut national ?
D’aucuns proposeront un 05 Octobre bis,
ou une Conférence Nationale Souveraine bis dont on a expérimenté les
limites et qui tentera de corriger les erreurs de la première. D’autres
penseront à un dialogue sans exclusive dont nous connaissons tous déjà les
résultats.
C’est ici le lieu et le moment d’introduire la notion d’évolution dans notre
pensée trop encline à la violence gratuite et à l’exclusion de l’autre dans nos
approches de solutions au Togo.
Ni la prétention d’avoir raison contre tous ni les remords du silence
observé quand tout était encore possible.
Dans le tumulte qui s’annonce, le risque d’ingratitude est immense de choisir
la voie du milieu. Malgré cela, cette réflexion se veut avant toute chose un
appel à la sagesse et à la modération non naïve. Le seul risque encouru est de
susciter la haine des jusqu’au-boutistes du pouvoir et le dédain des tièdes de
l’opposition. Les uns comme les autres ont fait cette macabre devise: « Le pouvoir est au bout
du fusil, il ne se donne pas, il s’arrache ! ». Tous crieront à la naïveté. Qu'importe si le
Togo profond, celui de la majorité silencieuse, ceux qu’on oublie pendant les
vaches grasses et qu’on sacrifie sur l’autel de l’égoïsme pour arriver au
pouvoir, si ce Togo là en sort enfin vainqueur !
Si le pouvoir applaudit ce message tandis que l’opposition le maudit, alors
nous aurons failli ; si l’opposition l’applaudit tandis que le pouvoir crie,
alors nous aurons péché par mauvaise foi. Si au contraire l’opposition et le
pouvoir ne se reconnaissent qu’à moitié dans ce message, alors ce sera la preuve
qu’un appel à mettre le ballon au milieu du village est encore possible.
La preuve d’un dépassement de soi de la part du pouvoir et de l’opposition
c’est quand les deux parties repartent à moitié satisfaites, donc par la force
des choses à moitié déçues. Le pouvoir pourra affirmer avoir sauvé l’essentiel
tandis que l’opposition se targuera d’avoir obtenu l’essentiel.
La R-Évolution : dans le mot révolution, il y a d'abord évolution, la
révolution s'impose quand l'évolution pacifique n'a pu avoir lieu. La révolution
se veut fondateur.
Le temps n’est-il pas venu de surmonter nos peurs, notre arrogance, notre suffisance,
et nous humilier dans un vrai compromis dont le seul but serait de sauver le Togo
en lui épargnant une violence inutile ? Ne
sommes-nous pas mûrs et capables pour une fois
d’Oser le Togo par la voie
consensuelle à la place de nos égoïsmes ataviques et destructeurs ?
Nation divisée qui refuse de reconnaître sa division afin de la dépasser…Nation
qui vit au rythme du leitmotiv de son armée, la grande
muette togolaise : « Si tu avances, nous
te suivrons ; si tu t’arrêtes, nous te pointerons ; si tu recules nous
t’abattrons». Nation utopique où la tribu prend en otage l’individu et où
l’individu se complaît dans une vision
réductrice de la solidarité en la limitant à la dimension ethnique et
familiale. Le Togo, notre mère à tous est nue. Oserons-nous affronter sa nudité
pour le sauver ou préférerons-nous sauver les apparences en sacrifiant l’essentiel
qui est la vie et le vivre-ensemble ?
Tout est dans les mains du pouvoir et de l’opposition à notre avis. Tout est
surtout dans les mains du peuple souverain. Ce que le peuple souhaite en fin de
compte, c’est une vie dans le travail, la liberté, la patrie comme l’affirme
notre devise nationale et le stipule notre constitution. Ce à quoi le peuple aspire, c’est une
amélioration de ses conditions de vie afin de garantir un avenir radieux à la
jeunesse, une fin de vie décente à la vieillesse et une dignité enfin retrouvée
à l’ensemble du peuple. Ce que le peuple souhaite, c’est d’être représenté en
toute transparence et intelligence par des gens qu’il se choisit lui-même sans
manipulation ni intimidation ; des gens à qui il peut, à intervalles réguliers,
demander des comptes ; des gens qu’il peut sanctionner par la voie des urnes
sans craindre pour sa vie ; des gens qu’il peut punir sans être obligé de les
humilier ; des gens qu’il peut réhabiliter s’il les en estime dignes. Voilà en
somme le vœux profond et le soupire audible de notre peuple.
Osons le Togo !
Pouvoir et opposition sauront-ils faire le choix d’un Togo sincèrement réconcilié ? Saurons-nous
tous enfin « Oser le Togo » !!!